Faire une virée à deux
Ca faisait un petit moment que je réclamais une balade à porte-bagage et Maman, ça faisait aussi un petit moment qu'elle avait envie de faire du vélo en vrai , alors aujourd'hui, nous avons réuni nos forces et nos courages pour dépoussiérer le vélo et se lancer dans une grande balade ("hein, dis-donc!") sur le chemin de halage. Auparavant, Papa est allé à la station service regonfler les pneus dans lesquels il manquait quelques bars (eh oui, on n'a même pas une pauvre pompe à vélo chez nous, va falloir investir). Après quelques allers-retours à la maison de Maman pour aller chercher ses lunettes de soleil qui en fait étaient dans la voiture dehors, puis sa montre, puis son téléphone portable, tandis que Papa maintenait le vélo debout avec moi installé à l'arrière (im)patiemment sur le trottoir, on a pris la route, on a dévalé la pente vers les bords de Seine comme des fous en négociant le virage pour éviter le grand plongeon dans la Seine, tout en hurlant "dégagez les rooooooms !!!!", pour nous motiver à pédaler et à nous surpasser pour échapper à une bande de malfrats le bras vengeur tendu vers nous, armés de couteaux aux lames étincelantes dans le soleil, les lèvres retroussées sur des dents menaçantes en un rictus mauvais, et battre ainsi tous les records de temps pour atteindre Epinay et brûler un max de calories... tout en réfléchissant à un autre chemin pour le retour. Je ponctuais les coups de pédale de Maman par de réguliers et inquiets "on est loin là, hein?", une façon pour moi de vérifier qu'elle savait toujours où on était et qu'elle savait bien comment rentrer. C'est ainsi qu'on a fait "la plus grande balade du monde", qu'on a vu "les plus grands bateaux du monde" et que je n'étais pas à court de superlatifs pour commenter la promenade, du coup, Maman qui était concentrée sur la route pour éviter les nids de poule, n'a rien raté du paysage. A la fin du chemin de halage, on a pris un bout de route dans St Denis pour rejoindre les rives du canal. On commençait à ralentir le ryhtme, alors pour relancer la mécanique, en passant devant les dealers et autres petites frappes aux mines plus patibulaires les unes que les autres, nous nous sommes époumonnés "la racaille !!! au karcher !!! la racaille !!! au karcher" et ça nous a permis de retrouver des ressources pour gravir comme des petits bolides la dernière côte pour rejoindre la piste cyclable du canal, une bande de hors-la-loi sans scrupules armés de flingues rutilents à
nos trousses. Une fois qu'on les a semés, on a retrouvé un rythme de croisière pour atteindre, puis dépasser le stade de France, qu'on a pris en photo au retour pour prouver à Papa qu'on était au moins allés jusque là. On pédalait tranquillement quand, contre toute attente, alors que l'on ne craignait plus aucun danger, une dame elle-même à vélo nous a injuriés parce qu'on ne roulait pas à droite. Nous sachant dans notre tort, enfin, plutôt pas forcément dans notre bon droit, nous l'avons traitée de pauvre conne, ce sur quoi il a fallu faire demi-tour de nouveau pour prendre la fuite à toute berzingue en fonçant jusqu'à reprendre les bords de Seine... où, en sécurité, Maman a décidé de faire une petite pause pour boire un coup. Pendant cette dernière course, j'allais dans le sens de Maman, si on agresse ma mère, on m'agresse et je lui ai expliqué que l'on aurait même été en droit de lui crier "gros cucul pourri". Maman, au lieu de me réprimander m'a répondu que j'avais raison et qu'on n'hésiterait pas à le lui asséner si on devait la r
ecroiser. Bref, on était donc en train de boire un coup et on avait même pas refermé la bouteille qu'une vielle dame piétonne arrivant à notre rencontre, lance, d'un air complice à Maman que c'est cool d'avoir un chauffeur ! Et là, ni une ni deux, j'énonce sa sentence à la dame : "gros cucul pourri !"... ce qui a contraint Maman à, dans un même mouvement, reboucher la bouteille d'eau, la remettre dans le sac et refermer ce dernier tout en lançant sa jambe par dessus la selle et abattre son pied sauvagement sur la pédale pour mettre notre tandem en branle pour échapper au courroux de la vielle dame qui faisait tournoyer sa canne autour d'elle, telle un nunchaku sans équivoque possible sur ses intentions de représailles. Une fois une distance honnête établie entre nous, Maman s'est décidée à me faire quelques reproches, ce à quoi j'ai innocemment répondu : "quoi ? c'était pas la dame de tout à l'heure ?". Maman m'a laissé le bénéfice du doute, car elle ne pouvait pas perdre d'énergie à argumenter, vu que nous approchions du camp de roms... eh oui, avec toutes nos aventures, nous n'avions pas eu le temps de réfléchir à un chemin différent pour le retour. Pour aborder la côte qui nous ramènerait vers le monde des vivants avec un peu de chance et un miracle, car il fallait compter sur la miséricorde des roms qui sont bien connus pour leur grande mansuétude, nous avons accompagné notre ascension de désespérés "je vous salue Marie" et autres pater noster, refaisant défiler mentalement nos vies... ascension qui a duré un temps qui nous a fait toucher du doigt ce que pouvait être l'éternité. Heureusement, l'éternité seulement, pas l'enfer, nous sommes arrivés sains et saufs, avec juste peut-être quelques malédictions à notre encontre, au pire un petit mauvais oeil. On est arrivés près de la maison, et à l'abord de la toute dernière petite côte qui longe la maison, Maman s'est mise en danseuse et là, je dois dire que j'ai vraiment, mais vraiment été épaté qu'elle sache faire du vélo debout et je l'ai donc chaleureusement félicitée ce qui a eu pour résultat de lui couper les jambes sous l'effet du rire, nerveux sans doute, et de la joie et de la fatigue d'avoir échappé à tous ces dangers. Ah... je languis la prochaine balade !